Entraînement au thème :
Considérations théoriques

 
 
 
Entraînement au thème allemand :  Considérations théoriques
 
 
1. Apprendre vraiment une langue
 
Comment peut-on traduire correctement dans une langue autre que la langue maternelle ? Il faut à l’évidence une grande familiarité avec ladite langue étrangère, acquérir un Sprachgefühl, un sens de la langue non seulement correcte mais idiomatique (pour éviter la réflexion classique : « c’est correct, mais ça ne se dit pas »), et cela demande du temps, de la patience, et même de l’acharnement. Avoir vécu dans le pays (au moins plusieurs fois durant un mois) est le minimum, l’idéal étant une année entière, voire plusieurs, tout comme écouter plusieurs fois par semaine la radio, la télévision étrangère, lire les journaux, avoir lu de grandes œuvres. Et, bien entendu, avoir appris de longues listes de mots et d’expressions !
 
Cela doit aboutir à ce que nous possédions entre 15000 et 18000 mots dans la langue étudiée, seuil en-deçà duquel on ne sera capable que de traduire des phrases assez simples. Mais avec ce bagage, nous pouvons le plus souvent, devant une situation nouvelle, court-circuiter le français pour penser en allemand, c’est cela être bilingue.
 
Peut-on évaluer le vocabulaire que l’on possède ? Oui, il faut prendre un dictionnaire bilingue de taille moyenne, comportant 40000 à 50000 mots, prendre au hasard le dixième des pages en allemand et compter le nombre de mots bien connus. Si par exemple sur 30 pages (sur 300) nous savons 25% des mots, nous pourrons dire que nous connaissons environ 25% de 40000 mots, soit 10000 mots, ce qui est un très bon début.
 
2. L’aspect qualitatif, la finesse de perception du signifié
 

La traduction demande davantage que la grande familiarité avec deux langues vivantes ; il s’agit de faire passer un contenu, une culture, une façon de penser d’un système linguistique dans l’autre. Nous avons évoqué l’aspect quantitatif de la maîtrise d’une langue, qui conditionne en partie l’aspect qualitatif, qui est la compréhension profonde de concepts, de notions, de fines nuances, mais le traducteur doit s’astreindre à préciser dans son esprit ce que contiennent réellement les mots, donc quel signifié correspond au signifiant. Cela relève à la fois de la connaissance de la culture du pays au sens large, ainsi que d’un réel travail au moyen de dictionnaires divers. Dans cette optique, des dictionnaires d’antonymes et de synonymes dans les deux langues sont indispensables. On peut penser en allemand au Duden 8 : « Sinn- und sachverwandte Wörter », ainsi qu’à l’ancien et remarquable « Deutscher Wortschatz » en 2 volumes, de Wehrle-Eggers (Fischer Handbücher). Prenons quelques exemples : À quoi correspondent les verbes français « estimer, juger, évaluer » ? schätzen, einschätzen, abschätzen, urteilen, beurteilen, bewerten ? Qu’entend-on au juste en français par « touchant » , est-ce aussi « émouvant » ? Cerne-t-on la différence entre « bewegen », « aufregen », « rühren », « erregen », qui peuvent traduire le français « émouvoir, toucher, remuer, affecter » ? Il faut affiner le sens de la langue par un vrai travail personnel !
 
3. Les vraies difficultés, du complexe à l’irréductible
 

Il y a tout d’abord des mots, figures linguistiques et des expressions qui n’ont pas vraiment d’équivalent dans l’autre langue : tout le monde aura à l’esprit « gemütlich », mais il y en a beaucoup d’autres, de « betulich » à « verabsolutieren » en passant par « streben » ou l’inévitable « Fleiß ». Il n’existe pas en allemand de « grenadine », ni de « parties communes de l’immeuble », tout comme on a du mal à traduire le très banal « Fensterbrett » . Et on se demande chaque fois comment rendre avec justesse le très banal « moite ».
 
Ensuite, on doit faire face à l’imagination linguistique des auteurs : Comment rendre en allemand « l’agressivité des grillages dont s’entourent ces villas » ? « un paysage désencombré » (chez Barrès) ? « la tiédeur blanche du papier » ? (Chez Pierre Péju), « un soir de blues » ? « la vocation de Louise était l’activité » ? Pour les passages les plus difficiles, les dictionnaires bilingues ne servent plus à rien, il faut piocher dans son esprit et mobiliser tout ce que l’on sait en allemand, d’où l’obligation de lire toutes sortes de livres et revues allemands. L’allemand étant plus exigeant sur la précision des mots, l’explicitation, quand le français recourt volontiers à l’ellipse, on constatera régulièrement que la traduction en allemand sera plus longue que le texte français. Citons un exemple : Pour parler du froid dans une ferme en hiver, il fallait traduire « nous tâchions de lutter contre le froid de la porte » : Ce froid de la porte devait être traduit par : « die Kälte, die durch die Tür drang ».
 
4. le concept de perfection de la traduction et les sensibilités des locuteurs
 
Face à un organisme vivant et aussi complexe qu’une langue vivante, on ne parlera jamais de perfection à atteindre, cela n’est même pas possible pour la langue maternelle ; mais un thème correctement traduit doit rendre fidèlement les idées exprimées ou les descriptions, dans un style qui doit si possible provoquer les mêmes impressions que chez les lecteurs du texte français initial. Il n’y a jamais de traduction parfaite ni définitive, car elle dépend des connaissances et de la sensibilité du traducteur et répond à certaines attentes du lecteur, attentes plus ou moins implicites.
 
Il va de soi que la traduction ne doit pas comporter de passages qu’aucun Allemand n’accepterait de considérer comme idiomatiques.
Nous disons bien : aucun Allemand ! On remarque que dans toutes les langues les locuteurs natifs ne sont pas toujours d’accord entre eux pour considérer si un passage ou une expression est acceptable ou pas, nous le constatons nous-mêmes en français : Accepte-t-on l’expression « c’est un chiffre conséquent » ? Chacun entend-il la même chose quand on parle d’un « magasin bien achalandé » ? Tous les Français comprennent-ils ce que dit le locuteur  dans « je vous vois tantôt » ? Sûrement pas au sud de la Loire. Est-ce vraiment français de dire « l’émotion était palpable » ? (qui semble en passe de remplacer le classique « perceptible »).
 
Un Allemand du Nord vous dira bien sûr que dans « es gibt », le i est une voyelle longue, un Allemand du Sud prononcera en revanche un i bref. « Knabe » est littéraire (pour Junge), Bub est süddeutsch. L’Allemand du sud mettra volontiers « freilich », peu apprécié dans le Nord (où l’on dit « allerdings »). Tout Allemand du Sud trouvera normal de dire « er ist gestanden ».  Un Allemand de Hambourg saura que « die Krabben », ce sont des crevettes grises, pas des crabes. Une ruelle, c’est eine Gasse, mais Gasse  signifiant rue en Autriche, il faudra dire à un Viennois : ein Gässlein. Et à Wien, vous pourrez manger sans problème des saucisses ou une omelette dans un Café, en Allemagne ce sera sans doute problématique, le Café étant un salon de thé.
 
Comment fait-on quand on ignore la traduction d’un mot ? Un « bon » dictionnaire bilingue est-il fiable ? Non, il faudrait qu’il comporte 10 ou 15  volumes pour mentionner toutes les connotations, autrement dit, quel terme sera employé dans un contexte précis, au-delà du sens général donné dans l’ordre alphabétique et appelé dénotation. Il faut donc vérifier dans un dictionnaire unilingue, et sans doute aussi dans le Stilduden, par exemple.
 
Il va de soi que la première chose à repérer, ce sont les locutions idiomatiques dans la langue de départ : On ne traduira pas « il n’a pas perdu la main » par : « er hat die Hand nicht verloren !! » (traduction correcte le plus souvent : « Er hat sein Handwerk nicht verlernt). De même, la connaissance des deux langues nous fera sentir qu’une expression ne peut pas être rendue littéralement.  Par exemple, chez Barrès : « de grands espaces ondulent sans un arbre » : ni wogen, ni ondulieren n’irait ici pour le « onduler » (voir le thème : « Paysage lorrain »).


 
 
 


 



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